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09/08/2006

Petit brin de lecture pour la sieste

MARIE


"Sa dent,j'y reviens,hors de sa pulpe presque brune comme un ivoire exposé au soleil,participait à ses parlottes,à ses sourires et à la déglutition de la soupe quotidienne...je m'étais habitué à ce personnage moins innocent qu'il ne le paraissait,à qui l'impitoyable nature avait donné un masque de jeteuse de sorts.A Partir de quatre- vingts ans, ses rides se creusèrent plus profondément autour de ses yeux,celles de ses bras se multiplièrent en s'encrassantt.Les accrocs de sa jupe,les trous n'étaient pas raccommodés mais noués avec du fil noir,les plus gros avec de la ficelle.Elle ne portait pas de culottes.Malgré moi,je l'ai surprise écartant les jambes au milieu du chemin,après quoi elle se retournait sur son eau comme les chats sur leur crotte.Eh bien,je ne sais trop pourquoi,la femme chez elle, m'émouvait.Peut être que les deux brillants au bas du lobe de ses oreilles lui rendaient un brin de grâce.
Que de stations sous la pluie a-t-elle faites durant sa longue vie,pour garder ses brebis (on ne dit guère moutons dans le pays-),les quelques vaches qui sortaient un peu le matin de l'étable,pour attendre le passage du boulanger ou du boucher...

Elle aimait s'asseoir au centre de ses bêtes, entourée de deux chiens faméliques qui ne la quittaient pas.Elle tricotait des chandails,je n'ai jamais su pour qui....

Marie m'a rendu encore plus méfiant,sans le savoir, envers cette littérature qui se veut dévouée à la rusticité,au pittoresque du monde paysan et fait croire que ce c'est à ne pas le fréquenter que nous perdons notre âme...A plus de quatre-vingts ans,Marie montait encore sur le char à échelle pour y charger le foin.Debout, elle étreignait les bottes que son gendre lui tendait au bout d'une fourche,en équilibrant la surfaceet le poids...
Vers la fin de sa vie,je l'(ai souvent surprise endormie sous la chaleur d'août,à l'ombre maigre d'un petit chêne,ou du seul pécher qui pousse sur ses terres,la tête dans les épaules et appuyée contre le tronc de l'arbre,le chapeau de paille sur les yeux.Les petites pluies ne réussissaient pas à la tirer de ses torpeurs.Parfois, elle s'abritait sous une jolie ombrelle d'un rouge grenat,une vieillerie comme elle disait,dont la soie délavée et transparente rappelait les baigneuses de Monet et de Boudin.C'était ce que lui avait laissé sa mère.Je faisais un détour pour ne pas la réveiller.Son sommeil me parut plutôt une prostration.Le gendre à qui j'en parlai me demanda de ne pas m'inquiéter:sa belle-mère reviendrait toute seule à la maison.Il arriva que ses brebis la précédassent à la tombée de la nuit.

A l'enterrement de Marie,auquel tout le village et les environs assistèrent, j'ai suivi la dépouille au bout du cortège,jusqu'au cimetière,un cimetière méridional déjà,planté de beaux ifs.Le curé pour elle respecta la liturgie traditionnelle des morts,par compassion.Une cérémonie comme elle n'eut guère l'occasion d'en être la bénéficiaire de son vivant.Les simples doivent mourir pour recevoir les hommages qui leur ont manqué dans la vie.J'aurais souhaité que Marie pût en être témoin;elle s'en fût réjouie.Ses filles me dirent qu'elle avait été ensevelie dans sa robe des jours de fête,et qu'elles lui avaient laissé aux oreilles les deux brillants."


(Extrait du Soleil sur Aubiac de Georges Borgeaud)

Commentaires

Je ne connaissais pas...mais c' est émouvant et très bien décrit
"Les simples doivent mourir pour recevoir les hommages qui leur ont manqué dans la vie".
c' est comme le soldat, le policier ou autre mort au service de la france qui reçoit les honneurs, mais lui n' en a rien à faire, il aurait préféré ne pas aller au combat
bonne après midi
Jean-Claude

Écrit par : jean-claude | 09/08/2006

Eh oui, encore un soupir de miche quand elle ressent et qu'elle ne sait comment exprimer. Voilà c'est fait ma Betty. Bises de miche

Écrit par : miche | 09/08/2006

Quelle émouvante histoire contée avec tant de tendresse par Georges BORGEAUD, qui a dû bien connaitre cette Marie, tant il la décrit avec subtilité et délicatesse...Qualités premières chez cet écrivain...

Merci de nous rappeler cet épisode de son livre.


A+ Bises Hélène

Écrit par : hélène | 09/08/2006

C'est la grand tante de la chevrière, de la même race, et je crois que nous nous reconnaissons tous dans ces anciennes et ses vieux qui ont façonné notre paysage.

Bonne soirée

Écrit par : christian | 09/08/2006

Les commentaires sont fermés.

 
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