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25/03/2007

SIDACTION...

 

 Voici un très beau texte écrit par une amie,où la souffrance côtoie l'humanité...seul un regard d'amour posé sur les gens permet d' écrire avec autant d'intensité !....

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Troisième étage Médecine B…

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En entrant, j'ai vu un grand couloir vert souffrance rempli de vide au milieu avec des tas de portes de chaque côté. Troisième étage, médecine B. J'ai reconnu le trois et le B. J'étais là par hasard vous voyez.

(*)TIG à l'hôpital, c'est pas un engagement, surtout quand on sait pas ce que ça veut dire. J'avais seulement compris que c'était la tôle ou ça.

J'ai pas eu le temps d'allumer la plus petite clope qu'on m'avait déjà pris en main : les poubelles et les bassins à vider, le carrelage à laver, descendre ça au sous-sol, monter un truc au deuxième … Oui, on s'est trompé Manu, excuse-nous, mais si tu savais lire, ça aiderait. C'est beau la solidarité. Ils m'ont pas choisi ils ont dit. Personne m'a jamais choisi dans la vie, vous voyez, même pas mes parents. Je les comprends remarquez bien, je me serais pas choisi non plus. Enfin bref, je leur ai dit que je ne les avais pas élus comme les responsables de l'année. J'irais où on me dirait d'aller mais pour un an, il leur faudrait jouer au suffrage universel avec moi. A chacun d'y mettre du sien, n'est-ce-pas ? Je me suis vite fait ma petite place au soleil à l'ombre des autres. J'aimais vraiment bien le Trois B à cause de la solitude et du silence. Obéir, faire, mais pas expliquer, justifier. Au foyer, il y avait les éducs, les psychologues. « Il faut nous dire Manu si tu veux qu'on t'aide, il faut qu'on comprenne »… Il y a rien à comprendre, jamais rien. Dans un hôpital, il y a les patients qui sont couchés et le personnel qui est debout tout habillé de blanc indifférence. Les patients ont souvent des tuyaux branchés un peu partout sur eux. C'est ce qui les aide à vivre ont dit les infirmières. Il faudra que j'essaie un jour, les tuyaux, si ça aide. C'est un service d'étrangers ici, des sidéens. On leur parle doucement et on met un masque et des gants pour les approcher. « J'ai pas vraiment besoin de tout ça, j'ai dit, moi les étrangers, ça me gêne pas ». Morts de rire, ils étaient. Au bout de trois mois, ils ont changé mes horaires de jour en horaires de nuit. L'infirmière avait trop de travail vu qu'une des aides-soignantes était partie chez elle en Martinique soigner sa dépression. « Anna ne s'en sort plus la nuit, Manu, tu feras ce que tu pourras, c'est un essai ». Pas de problème j'ai dit. Et j'ai commencé les nuits avec grosse Anna. C'était mieux que le jour, pas de parents qui pleurnichent, des couloirs toujours vides et des chaussures couleur silence aux pieds. Grosse Anna m'a expliqué pour le SIDA. C'est pas un pays vous voyez, c'est plutôt un genre de sale maladie. Ca changeait rien, pour moi étrangers ou malades, c'était pareil, même rejet, même combat. La première nuit Anna m'a demandé mon âge. Il y a neuf ans, j'avais dix ans  j'ai répondu. - Tu as donc dix-neuf ans …

Si vous voulez j'ai dit, mais ça va pas recommencer, hein ! Au foyer c'était comme ça tout le temps, mais enfin Manu c'est simple, quinze mois cinq, ça fait combien ? Il y a cinq ans, quel âge avais-tu ?

Quand la vie s'arrête quand t'as dix ans, t'as toujours dix ans, merde, c'est pas difficile à comprendre !

Mais grosse Anna elle est pas comme les autres, elle a pas insisté.
Elle m'apprend des gestes de compassion. J'ai pas compris le mot mais les gestes oui. Elle me dit que je suis important pour les patients, que ma jeunesse et ma fraîcheur les rassurent.


Parfois, Classe Jacques, l'interne, vient faire un tour chez nous. Vous voyez, le genre de type qui se ballade en touriste dans les chambres, la blouse jetée sur le costard et le nœud papillon bien centré. Il a tellement les jetons d'entrer ici qu'il s'habille comme pour sortir. Il paraît qu'il fait sa thèse sur les protégés d'Anna, pas fauchés avec lui, les protégés.


Un dimanche, on nous a apporté un homme qui avait dû être salement beau avant d'être fané. On aurait dit une vieille fleur jaune avec les pétales au bord de tomber. Anna l'a aidé à vivre vite fait, sinon elle a dit, il va nous filer entre les doigts, je ne le sens presque plus, puis Mon Dieu, comment se blinder, comment s'habituer à tout ça ? Elle s'est assise sur le lit (strictement interdit par le règlement) et elle a pris la main de l'homme dans la sienne. Prends-lui l'autre Manu, qu'il sente qu'on est là avec lui, prends sa main.
Plus tard, elle a dit qu'on l'avait récupéré et quand il a repris connaissance, elle a dit au type « Là, ça va aller maintenant, je dois y aller mais Manu va rester un moment avec vous ». Le type se cramponnait à moi, j'étais comme un tuyau de plus branché à son corps. Ses yeux affolés ont fini par se calmer, il les a baissés doucement et il s'est endormi. J'ai pu reprendre ma main et je suis sorti.
Le lendemain, vieux Diego le type, a voulu me voir pour me remercier. « De quoi ? » j'ai dit. De tout il a dit, c'est rare les gens qui prennent le temps. Qui prennent le temps de quoi … ? Il avait dû tomber dans les ronces ou tailler ses rosiers, Diego, ses bras étaient couverts de piqûres. Vous avez bien désinfecté au moins ?
Anna m'a dit qu'il y en a qui collectionnent, junkie, homo et tout ça sans filet. Elle leur disait mes malades d'amour, mes chéris. Elle berçait ceux qui oubliaient de se réveiller, on leur doit bien ça, elle disait.
On faisait une sacrée équipe, moi-Anna.
Vieux Diego était un pur intello. Heureusement qu'il parlait doucement parce que je ne comprenais pas tout ce qu'il disait. Au début, je faisais semblant, celui qui a "tout vu-tout entendu", vous voyez, mais c'était pas correct. Alors, petit à petit, j'ai commencé à lui poser des questions et lui il a commencé à me répondre. Toutes les nuits, je passais un petit bout de temps avec lui quand c'était calme. Peintre il était Diego, mais pas en bâtiment. Le tableau là, c'est lui qui me l'a donné,. « Si un jour tu as besoin d'argent, tu ne te sers pas n'importe où, Manu, tu le vends promis, tu sais j'ai cote… » Côté santé, il l'avait pas trop et les autres non plus d'ailleurs. Grosse Anna avait beau cajoler, bercer et compatir, ça ne changeait pas grand chose à leurs problèmes existentiels. En plus des mots, de leur sens, Diego m'apprenait à lire : « Il faut nous presser Manu, j'aimerais que tu saches avant que je parte ». Mais partir où, je disais, dans ton état on a le temps. Avec lui tout rentrait, consonnes, voyelles, même l'orthographe. Toutes ces choses qui avaient volé au-dessus de moi pendant des années, atterrissaient enfin et le plus marrant c'est que j'étais même pas surpris. Il m'apprenait des poèmes  «  cueillez, cueillez votre jeunesse, que sont mes amis devenus, dans ma maison tu viendras, sur l'écho de ton enfance j'écris ton nom, je m'en allais les poings dans mes poches crevées… » Je me les récitais dans les couloirs en poussant les chariots.
Quand il avait trop mal, il disait, serre-moi fils, donne-moi un peu de ta chaleur. Je m'allongeais près de lui jusqu'à ce qu'il s'endorme. J'aurais pas pu affirmer que je l'aimais, plus que les autres je veux dire. Je faisais mon boulot comme Anna me l'avait enseigné. « Le meilleur élève compatissant que j'aie jamais eu » elle disait en riant.
Pourtant, vieux Diego avait le don de faire exister, vous voyez. Il vous donnait le sentiment que vous n'étiez pas né seulement par hasard mais que vous étiez inscrit quelque part, attendu.
Une nuit au printemps, j'ai vu grosse Anna pleurer dans la lingerie. Elle en pouvait plus de jouer arbitre dans la section haine de l'espoir, de voir ses vieux bébés couler comme des bougies. « Mais comment fais-tu Manu pour tout garder en toi ? ». Peut-être que c'est parce que j'ai pas de sentiment. Des larmes, j'en ai jamais eues ou le puits est tari. C'est le désert Anna derrière le sourire. Pas de réservoir à chagrin tu vois. « Mais les patients t'aiment tant comment expliques-tu ça et Diego quand même elle a dit, Diego lui, tu l'aimes ? »
Je savais pas comment lui dire que je me nourrissais de ce que Diego et les autres me donnaient en toute conscience. J'absorbais. Des tas de gens avaient existé autour de moi avant et ils avaient rien changé à ma vie. Mais ceux-là vous voyez, l'intestin et le cœur rongés, tous ils avaient tellement à laisser derrière eux de mémoire … A cheval sur le fil du rasoir, ils devenaient plus vrais, apurés de tout ce qui n'est pas indispensable à la transmission. J'étais la racine nouvelle dans leurs corps pourrissants. Ils renaîtraient à travers moi.
Mais je pouvais pas expliquer ça à grosse Anna. Sa masse d'amour n'aurait pas compris. Alors je lui ai souri. Elle m'a pris par l'épaule, comme ça, « Bon anniversaire Manu, elle a dit ». J'ai vingt ans cette nuit Anna j'ai répondu.
Le lendemain vieux Diego est mort dans mes bras, blotti, recroquevillé, serre-moi fort, fils, dans ta lumière, je t'en prie, ne l'éteins jamais.
Il m'avait bien eu vous voyez ; même évaporé dans la transparence, il avait encore tant de force. J'étais sonné, KO debout. J'aurais voulu qu'il se soit seulement évadé et qu'on lui cavale encore aux fesses pour le rattraper.
Je suis parti en courant pour sentir l'air dehors. C'était l'aube et il pleuvait. Arrête Manu, tu va te noyer, je me disais, sors la tête de l'eau, respire ! Certaines gouttes de pluie étaient salées quand elles arrivaient dans ma bouche, d'autres faisaient du jazz sur les poubelles. L'herbe sentait bon.
J'ai ouvert les yeux pour laisser entrer le jour et j'ai souri au matin.
Ca va aller Manu.

*

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((*)TIG :Travail d'Intérêt Général:peine que peut être amené à prononcer le Tribunal  et que le prévenu est libre d'accepter ou refuser , consisant à effectuer des travaux dans une collectivité=

Commentaires

bonjour Betty

oh oui c'est un très très beau texte , si bien raconté
quelle triste maladie ,

j'ai cotoyé quelques personnes malades du Sida , je me souviens un jour , l'un deux m'a parlé .. comme jamais il l'avait fait :
c'était après la mort d'un ami -père de famille - que nous connaissions tous ,
ce jour là , la panique , oui c'est le mot , la panique était grande . .et Denis m'a dit " on va tous y passer"
quelques uns nous ont quitté. . ce n'est pas quelques uns c'est presque tous .

j'ai aussi en tete , la dure description d'un hopital rempli de malades du sida en afrique , c'est désolant , inhumain.

merci à toi . .
belle journée , je t'embrasse Betty au grand coeur .

Écrit par : agathe | 25/03/2007

Il n'y a que les gens qui souffrent qui peuvent écrire ainsi : cru, dépouillé, sans effet.

Et puis dire "je ne me serais pas choisi non plus", quelle phrase dure à entendre - pas 1 gramme d'amour -

Et le blanc indifférence
Et essayer les tuyaux pour voir si ça aide

PFAFF !!!! Je suis touchée en plein coeur.

Merci à toi de partager cela. Je t'embrasse. Monique

Écrit par : monique-âne | 25/03/2007

TOUT le monde peut être touché un jour par cette térible maladie,face à cela on ne peut que donner encore plus d'amour à ceux qui soufrent et éprouver une grande compassion.Merci pour ce moment de partage.bises du forez

Écrit par : heraime | 25/03/2007

Comme le dit Monique "touchée en plein coeur"..ce texte superbement écrit décrit tout à fait la souffrance physique et du coeur, la plus insupportable certes.

Et là, je pense aux milliers d'Africains qui meurent chaque jour...car ils ne savent pas....

A ceux qui savent de les aider.....


Bises
Hélène

Écrit par : hélène | 25/03/2007

Je viens de lire ce texte bouleversant ! Je vais déjeuner et je repasserai le relire : Histoire vécue certainement ! Merci à toi qui a pris le temps de nous le donner à méditer !
Merci pour cette participation à la lutte que tu apportes contre ce fléau ! bisous ! bon dimanche ! huguette

Écrit par : macary huguette | 25/03/2007

Merci..et ces mots qui sont dans leurs têtes
en regardant les autres vivre.
PLUS JAMAIS JE....Amicalement...jeanne

Écrit par : jeanne | 25/03/2007

Très beau texte et si vrai, en lisant je pensait à l'Ecume des Jours de Boris Vian ... on ne peut comprendre ces mots que touché par la maladie.
Bises.

Écrit par : Biche | 25/03/2007

Les gouttes salées,
Manu, je n'oublierai JAMAIS
Tu m'as assomée d'amour Manu,
Transformation Intégrale Glorifiante,petit tuyau de vie, de souffle, d'amour, petit tuyau,d'espoir et de compassion, vase communicant de tendresse , Betty, tous nous devons lire et relire ce texte,

Écrit par : framboisine | 25/03/2007

C' est dur, sensible et émouvant tout à la fois, et en Afrique principalement ce fléau n' est pas encore prêt de régresser...Ma fille sur place s' en rend compte tous les jours!
Amitiés
Jean-Claude

Écrit par : jean-Claude | 25/03/2007

texte bouleversant, merci à vous de nous l'avoir donné, on reste sans voix gorge serrée amitiés nicole g astrée

Écrit par : ngeorges2 | 25/03/2007

texte bouleversant, merci à vous de nous l'avoir donné, on reste sans voix gorge serrée amitiés nicole g astrée

Écrit par : ngeorges2 | 25/03/2007

beau texte émouvant...Il ya vingt ans, mourrait un des mes beaux frères du sida ( transmis problement lors d'une transfusion sanguine. Il avait un sang au groupe rare en Europe).
A l'époque (en 1986) le sida était encore une maladie presqu'inconnue, et une maladie honteuse.....Le corps médical n'a pas été toujours à la hauteur.
j'ai retrouvé dans ce texte vécu beaucoup d'impressions et d'images que j'ai ressenties à l'époque.....

Écrit par : pierlouim | 25/03/2007

Manu, celui qui n'est rien, et qui, n'attendant rien des autres peut tout leur donner. Manu qui ressent tout, au plus profond de son être. Manu qui circule dans le couloir vert souffrance. Quelle richesse quand on n'a rien à perdre. Au-delà de la douleur et de la souffrance il y a un tel potentiel d'espérance et d'humanité.

Écrit par : bernadette | 25/03/2007

c'est vrai que ce récit est trés triste à lire mais bien réel.En le lisant ça m'à rappelé certains mauvais moments passés en maison de retraite quand j'ai fait mon stage dans "le cantou" auprés des malades d'alzheimer et ceci pendant 2 ans,en essayant d'améliorer le quotidien de ces personnes qui sont trés attachantes.je ne sais pas si j'ai réussi mais en tout cas on ne m'à pas embauchée....ça coûte cher des fois de parler.

Écrit par : mireille | 25/03/2007

Je ne suis pas une "bloggeuse" très avisée, ni très régulière, mais mon passage chez Framboise m'a incitée à venir jusqu'ici... Quelle belle leçon d'humanité; j'en ai fréquenté quelques uns des Manu; je ne suis pas sûre qu'ils aient tous eu la chance de croiser un Diego...
Merci, Betty, pour ce superbe texte

Écrit par : Jacqueline | 25/03/2007

criant de vérité ce texte. Le SIDA, le CANCER , la maladie d'ALZEIHMER....... il en faudrait des MANU pour tendre la main vers toute cette misère....
A bientôt
ANNIE

Écrit par : MAMINIE | 25/03/2007

beaucoup de retard dans mes lectures...je me suis arrêté sur ta note le temps qu'il fallait...
il ne s'agit pas de "charité", de "compassion" mais d'humanité, de solidarité dans la douleur et la détresse
partagée...c'est plus difficile
j'ai préparé une ou deux petites "humeurs" sur le sida...je ne sais pas si celà plaira mais on ne peut pas rigoler tout le temps...à tout le monde.
bises

Écrit par : henri | 25/03/2007

Lu avec intensité, de plus en plus d'intensité. Une page d'amour échangé entre des êtres que rien n'aurait du réunir. Manu mérite maintenant plus que notre respect, mais qui va lui donner la place qu'il mérite dans la société ?
Des malades du Sida en phase terminale, à qui les infirmières n'osaient plus faire les soins, il y en a eu dans les années 75- 80 . Mais pas beaucoup de Manu.

Écrit par : christian | 25/03/2007

Il en faudrait beaucoup des "Manu"....

Écrit par : Mahina | 26/03/2007

Je n'ai rien à ajouter si ce n'est que j'ai eu du mal à avaler ma salive (ce n'est pas très poétique) en lisant et pesant tous les mots. Ouh ! Quelle écriture, quel talent ! mais douloureuse et belle histoire d'amour, d'amitié... Bisous ma Betty. J'ai écrit deux notes aujourd'hui et je n'ai pas eu le temps de venir bloguer. ça m'a pris du temps..Ce sera pour demain. Bisous
je pense à toi

Écrit par : miche | 26/03/2007

je suis bouleversée par cet écrit .il me ramène à mon ami mort en 1986 du virus HIV et les manu j'en ai rencontré quelques uns dans les couloirs , bénévoles au centre des maladies infectueuses..nous pouvons tous être des manu..il suffit de parler avec le coeur , d'avoir les gestes du coeur, de ne pas leur renvoyer l'image de la maladie mais celle de la vie....
merci betty
amitié LILIE

Écrit par : lilie | 26/03/2007

c'est un très beau texte , très émouvant..moi même je travaille de nuit dans le m^me service....biz=)

Écrit par : marilor | 27/03/2007

Les commentaires sont fermés.

 
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