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02/12/2009

POUR MES AMIS et MA FAMILLE

 Anne ,Babette,Bernard ( bis) Catherine, Christine,Corinne,Dominique ( bis),Jean-Pierre,Jocelyne,Joël,Maddy, Marie-Madeleine,Mariette,Martine, Nanou,Nic-Nic,Paulette, Patrice, Solange,Sylvette,Toinou, Véro et les autres que j'oublie ) je vous fais un cadeau, car je sais, vous connaissant, que vous saurez l'apprécier à sa juste mesure sans qu'il soit besoin de commentaires.

Dans la vie, il est des offrandes que peu d'élus savent recevoir.

 

Voici ce texte .Je sais que vous ne le survolerez pas.

 

Troisème étage, médecine B

En entrant, j’ai vu un grand couloir vert souffrance rempli de vide au milieu avec des tas de portes de chaque côté.

Troisième étage, médecine B. J’ai reconnu le trois et le B.

J’étais là par hasard vous voyez. TIG à l’hôpital, c'était pas un engagement, surtout quand on sait pas ce que ça veut dire. J’avais seulement compris que c’était la taule ou ça. J'ai pas eu le temps d’allumer la plus petite clope qu’on m’avait déjà pris en main : les poubelles et les bassins à vider, le carrelage à laver, descendre ça au sous-sol, monter un truc au deuxième …

Oui, on s’est trompé Manu, excuse-nous, mais si tu savais lire, ça aiderait.

C’est beau la solidarité. Ils m’ont pas choisi ils ont dit. Personne m’a jamais choisi dans la vie, vous voyez, même pas mes parents. Je les comprends remarquez bien, je me serais pas choisi non plus. Enfin bref, je leur ai dit que je ne les avais pas élus comme les responsables de l’année. J’irais où on me dirait d’aller mais pour un an, il leur faudrait jouer au suffrage universel avec moi. A chacun d’y mettre du sien, n’est-ce-pas ?

Je me suis vite fait ma petite place au soleil à l’ombre des autres. J’aimais vraiment bien le Trois B à cause de la solitude et du silence. Obéir, faire, mais pas expliquer, justifier. Au foyer, il y avait les éducs, les psychologues. « Il faut nous dire Manu si tu veux qu’on t’aide, il faut qu’on comprenne »…

Il y a rien à comprendre, jamais rien.

Dans un hôpital, il y a les patients qui sont couchés et le personnel qui est debout tout habillé de blanc indifférence. Les patients ont souvent des tuyaux branchés un peu partout sur eux. C’est ce qui les aide à vivre ont dit les infirmières. Il faudra que j’essaie un jour, les tuyaux, si ça aide.

C’est un service d’étrangers ici, des sidéens. On leur parle doucement et on met un masque et des gants pour les approcher. « J'ai pas vraiment besoin de tout ça, j’ai dit, moi les étrangers, ça me gêne pas ».

Morts de rire, ils étaient.

Au bout de trois mois, ils ont changé mes horaires de jour en horaires de nuit. L’infirmière avait trop de travail vu qu’une des aide-soignantes était retournée chez elle en Martinique pour soigner sa dépression.

« Anna ne s’en sort plus la nuit, Manu, tu feras ce que tu pourras, c’est un essai ».

Pas de problème j’ai dit.

Et j’ai commencé les nuits avec grosse Anna. C’était mieux que le jour, pas de parents qui pleurnichent, des couloirs toujours vides et des chaussures couleur silence aux pieds.

Grosse Anna m’a expliqué pour le SIDA. C'est pas un pays vous voyez, c’est plutôt un genre de sale maladie. Ça changeait rien, pour moi étrangers ou malades, c’était pareil, même rejet, même combat.

La première nuit Anna m’a demandé mon âge.

- Il y a neuf ans, j’avais dix ans  j’ai répondu.

- Tu as donc dix-neuf ans …

- Si vous voulez j'ai dit, mais ça va pas recommencer, hein, au foyer c'était comme ça tout le temps, mais enfin Manu c'est simple, compte, quinze moins cinq, ça fait combien ? Il y a cinq ans t'avais quel âge ?

Quand la vie s’arrête quand t’as dix ans, t’as toujours dix ans, merde, c’est pas difficile à comprendre

Mais grosse Anna elle était pas comme les autres, elle a pas insisté.

Elle m’apprend des gestes de compassion. J'ai pas compris le mot mais les gestes oui. Elle me dit que je suis important pour les patients, que ma jeunesse et ma fraîcheur les rassurent.

Parfois, Classe Jacques, l’interne, vient faire un tour chez nous. Vous voyez, le genre de type qui se ballade en touriste dans les chambres, la blouse jetée sur le costard et le nœud papillon bien centré. Il a tellement les jetons d’entrer ici qu’il s’habille comme pour sortir. Il paraît qu’il fait sa thèse sur les protégés d’Anna, pas fauchés avec lui, les protégés.

Un dimanche, on nous a apporté un homme qui avait dû être salement beau avant d’être fané. On aurait dit une vieille fleur jaune avec les pétales au bord de tomber. Anna l’a aidé à vivre vite fait, sinon elle a dit, il va nous filer entre les doigts, je ne le sens presque plus, puis Mon Dieu, comment se blinder, comment s’habituer à tout ça ? Elle s’est assise sur le lit (strictement interdit par le règlement) et elle a pris la main de l’homme dans la sienne. "Prends-lui l’autre Manu, qu’il sente qu’on est là avec lui, prends sa main".

Plus tard, elle a dit qu’on l’avait récupéré et quand il a repris connaissance, elle a dit au type « Là, ça va aller maintenant,  je dois y aller mais Manu va rester un moment avec vous ». Le type se cramponnait à moi, j’étais comme un tuyau de plus branché à son corps. Ses yeux affolés ont fini par se calmer, il les a baissés doucement et il s’est endormi. J’ai pu reprendre ma main et je suis sorti.

Le lendemain, vieux Diego le type, a voulu me voir pour me remercier. De quoi ?  j’ai dit. De tout il a dit, c’est rare les gens qui prennent le temps. Qui prennent le temps de quoi … ?

Il avait dû tomber dans les ronces ou tailler ses rosiers, Diego, ses bras étaient couverts de piqûres. Vous avez bien désinfecté au moins ?

Alors, Anna m’a expliqué qu’il y en a qui collectionnent, junkie, homo,  et tout ça sans filet. Elle leur disait mes malades d’amour, mes chéris. Elle berçait ceux qui oubliaient de se réveiller, on leur doit bien ça, elle disait.

On faisait une sacrée équipe, moi-Anna.

Vieux Diego était un pur intello vous voyez. Heureusement qu’il parlait doucement parce que je ne comprenais pas tout ce qu’il disait. Au début, je faisais semblant, celui qui a "tout vu-tout entendu", mais c’était pas correct. Alors, petit à petit, j’ai commencé à lui poser des questions et lui il a commencé à me répondre. Toutes les nuits, je passais un petit bout de temps avec lui quand c’était calme. Peintre il était Diego, mais pas en bâtiment. Le tableau là, c’est lui qui me l’a donné, « Black Sunshin« Si un jour tu as besoin d’argent, tu ne te sers pas n’importe où, Manu, tu le vends promis, tu sais j’ai cote… »

Côté santé, il l’avait pas trop et les autres non plus d’ailleurs. Grosse Anna avait beau cajoler, bercer et compatir, ça ne changeait pas grand chose à leurs problèmes existentiels.

En plus des mots et  de leur sens, Diego m’apprenait à lire : « Il faut nous presser Manu, j’aimerais que tu saches avant que je parte ». Mais partir où, je disais, dans ton état on a le temps.

Avec lui tout rentrait, consonnes, voyelles, même l’orthographe. Toutes ces choses qui avaient volé au-dessus de moi pendant des années, atterrissaient enfin et le plus marrant c’est que j’étais même pas surpris. Il m’apprenait des poèmes  «  cueillez, cueillez votre jeunesse, que sont mes amis devenus, dans ma maison tu viendras, sur l'écho de ton enfance j'écris ton nom, je m’en allais les poings dans mes poches crevées… » Je me les récitais dans les couloirs en poussant les chariots.

Quand il avait trop mal, il disait, serre-moi fils, donne-moi un peu de ta chaleur. Je m’allongeais près de lui jusqu’à ce qu’il s’endorme. J'aurais pas pu affirmer que je l’aimais, plus que les autres je veux dire. Je faisais mon boulot comme Anna me l’avait enseigné. « Le meilleur élève compatissant que j’aie jamais eu » elle disait en riant.

Pourtant, vieux Diego avait le don de faire exister, vous voyez. Il vous donnait le sentiment que vous n’étiez pas né seulement par hasard mais que vous étiez inscrit quelque part, attendu.

Une nuit au printemps, j’ai vu grosse Anna pleurer dans la lingerie. Elle en pouvait plus de jouer arbitre dans la section haine de l’espoir, de voir ses vieux bébés couler comme des bougies. « Mais comment fais-tu Manu pour tout garder en toi ? ». Peut-être que c'est parce que j'ai pas de sentiment. Des larmes, j’en ai jamais eues ou le puits est tari. C’est le désert Anna derrière le sourire. Pas de réservoir à chagrin tu vois. « Mais les patients t’aiment tant comment expliques-tu ça et Diego quand même elle a dit, Diego lui, tu l’aimes ? »

Je savais pas comment lui dire que je me nourrissais de ce que Diego et les autres me donnaient en toute conscience. J’absorbais. Des tas de gens avaient existé autour de moi avant et ils avaient rien changé à ma vie. Mais ceux-là vous voyez, l’intestin et le cœur rongés, tous ils avaient tellement à laisser derrière eux de mémoire .

A cheval sur le fil du rasoir, ils devenaient plus vrais, apurés de tout ce qui n’est pas indispensable à la transmission. J’étais la racine nouvelle dans leurs corps pourrissants. Ils renaîtraient à travers moi.

Mais je pouvais pas expliquer ça à grosse Anna. Sa masse d’amour n’aurait pas compris. Elle m’a pris par l’épaule, comme ça, « Bon anniversaire Manu, elle a dit ».

J’ai vingt ans cette nuit Anna j’ai répondu.

Le lendemain vieux Diego est mort dans mes bras, blotti, recroquevillé, serre-moi fort fils, dans ta lumière, je t’en prie, ne l’éteins jamais.

Il m’avait bien eu vous voyez ; même évaporé dans la transparence, il avait encore tant de force. J’étais sonné, KO debout. J’aurais voulu qu’il se soit seulement évadé et qu’on lui cavale encore aux fesses pour le rattraper.

Je suis parti en courant pour sentir l’air dehors. C’était l’aube et il pleuvait. Arrête Manu, tu va te noyer, je me disais, sors la tête de l’eau, respire ! Certaines gouttes de pluie étaient salées quand elles arrivaient dans ma bouche, d’autres faisaient du jazz en tombant sur les poubelles. L’herbe sentait bon.

J’ai ouvert les yeux pour laisser entrer le jour et j’ai souri au matin.

Ça va aller Manu.

 

Ce texte a été écrit par Ziggie au cours  sa petite vie toute pourrie...

 

 

 

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